• Père Delaporte

    Le père Delaporte : Un grand bâtisseur rebelle

    La Rivière-Saint-Louis n’est pas près d’oublier le père bâtisseur Marie-Edmond Delaporte, à qui l’on doit l’église Notre Dame du Rosaire, témoignage culturel intéressant de l’ère métallique industrielle et l’introduction de l’ébénisterie d’art. Ce curé de choc, dont le buste orne la place de l’église et la tombe figure au milieu de l’allée centrale du cimetière du village nous a légué aussi de nombreux volumes remplis d’une écriture soignée, qui rendent compte, souvent avec saveur, des faits quotidiens liés à son ministère et à la vie de sa paroisse. Il raconte ainsi sa guerre menée contre les francs-maçons et les communistes de l’époque, ou encore les premiers instants de la loi sur la séparation de l’Église et de l’État au début des années 1900.

    La nouvelle de la création d’une paroisse à la Rivière a fait rapidement le tour de cet écart de la commune de Saint-Louis. En cette matinée du 10 mai 1859, un groupe d’hommes et de femmes en train de parler à voix basse à un coin de rue, entouré de quelques jeunes qui ont momentanément stoppé leur jeu pour écouter les adultes, ne parle que de cela : “Ça y est !”, s’exclame l’un d’entre eux avec l’accent des Hauts et dans un vieux créole plus proche du français que le créole pratiqué de nos jours. “Enfin la Rivière ne sera plus une desserte dépendant de la paroisse de Saint-Louis. Nous aurons bientôt notre propre église”. En effet, deux jours plus tôt, l’évêque, Monseigneur Maupoint, avait décidé d’ériger la Rivière en paroisse baptisée Notre-Dame du Rosaire. En effet, alors que l’église de Saint-Louis est encore en construction, sous la pression des habitants du quartier de la Rivière, l’évêché a fini par céder en accordant à cette bourgade située au nord de la commune de Saint-Louis “sa” paroisse. Une église, c’est bien, “mais qui va être le curé ?”, s’interrogent les premiers paroissiens. Selon le garde champêtre, venu confirmer la bonne nouvelle et qui a, tambour à la hanche, rejoint de groupe de badauds, “j’ai entendu dire que le père Puyo, curé de Saint-Louis, va desservir la Rivière en attendant la nomination du premier curé affecté ici.” Et l’une des femmes d’acquiescer : “Je comprends mieux maintenant !” “Qu’est-ce que tu comprends mieux ?”, demande le garde champêtre. “Ça fait un bon moment déjà que j’ai entendu parler de la famille Robillard-Payet qui avait l’intention de donner un terrain pour bâtir la future église. Et j’ai même entendu dire que cette famille avait l’intention de donner un second terrain pour construire la cure. C’est vrai qu’il sera plus pratique d’avoir le curé sur place ici, à portée de main si je puis dire”. Par acte notarié du 30 juin 1859, Roger Robillard-Payet, riche propriétaire de Saint-Louis, a effectivement fait don à l’évêché de deux terrains, avec néanmoins deux conditions préalables. La première, que toute sa famille puisse avoir la jouissance d’un banc parmi les dix premiers bancs dans l’allée centrale de la future église, histoire sans doute afin d’être mieux vu et entendu de Dieu. La seconde condition, que ces terrains soient exclusivement destinés au culte.

    Le premier Conseil financier paroissial

    Dès son arrivée, le père Puyo, curé de Saint-Louis lance l’idée de construire rapidement une église tout en bois à la Rivière. Une initiative bien accueillie par les Riviérois qui répondent massivement et généreusement en offrant de l’argent et des matériaux pour certains et la force de leurs bras pour d’autres. Devant cette mobilisation, l’évêque par ordonnance et le gouverneur par décret créen en commun le premier Conseil de fabrique de la paroisse chargé de récolter les dons destinés à la construction de l’église de la Rivière Saint-Louis. Ce fameux Conseil de fabrique existe encore de nos jours sous le nom de Conseil financier paroissial. Commencée en mars 1859, l’église en bois sous tôle, qui fait toute la fierté des paroissiens, est achevée en décembre 1860. Elle se situe à l’emplacement de l’actuelle mairie de la Rivière. C’est plus tard, en 1884, que pour répondre à la grande dévotion des paroissiens, le père Esquie construira une église plus grande sur l’emplacement actuel de l’église de la Rivière. Une fois de plus, la population de la Rivière fait preuve de générosité en se mobilisant massivement derrière l’ambitieux projet de son cher curé. D’ailleurs, les choses vont très vite et, le 30 mars 1884, Monseigneur Goldefy, le nouvel évêque, bénit la première pierre de la future église. Hélas, l’élan pour la réalisation des travaux est freiné par le manque de moyens. Dans les archives de la paroisse, on peut encore lire le manuscrit du père Danny qui décrit avec émotion les efforts et les sacrifices de la population pour bâtir son église : “Chaque jour, après une dure journée de labeur dans les champs, hommes et femmes, y compris les enfants à la sortie de l’école, forment de longues processions pour transporter sur leur tête les matériaux, notamment les pierres récupérées dans les ravines. Tous les jours, je panse les blessures des tailleurs de pierres qui ont complètement oublié la souffrance. Je n’ai jamais vu autant de ferveur et de détermination dans le regard de ces gens. Seule une foi profonde pouvait les aider ainsi à faire abstraction à la douleur”. L’évêché, lui aussi, ne reste pas insensible à la détermination des paroissiens de la Rivière. Le 29 juin 1888, le nouvel évêque, Monseigneur Fuzet, lors de la célébration de la communion, demande aux autorités présentes la poursuite de la construction : “Nous désirons vivement l’achèvement de la nouvelle église commencée”. Et pour enfoncer le clou, il menace de retirer le curé de la Rivière si l’église n’est pas terminée dans un délai d’un an. Mais voilà, en 1893, le père Danny est remplacé par le père Blanc qui ne partage pas du tout les idées politiques du maire de l’époque. La guéguerre entre les deux hommes va énormément ralentir le chantier. Il faudra un signe du ciel pour que les deux hommes enterrent leur rancune. En effet, dans la nuit du 2 au 3 août 1896, mystérieusement, les colonnes en pierres rondes, déjà hautes de 7,50 m, s’effondrent ainsi que les murailles de l’édifice. Tout est à recommencer. On dit que choqué, le maire, un certain Rochefeuille, qui ne croit ni en Dieu ni en diable, se fait baptiser sur le champ… Il ordonne aux services municipaux de tout mettre en œuvre pour la poursuite des travaux de l’église. On confie alors la construction de la charpente métallique à des ateliers d’Orléans qui dépêchent sur place un spécialiste en la personne de Marcelly Paulin. Cela dit, en décembre 1899, le chantier est bien avancé, mais l’église dont les travaux avaient commencé douze ans plus tôt n’est toujours pas terminée. Nous sommes alors en 1900, avec l’arrivée d’un nouveau siècle. Le père Blanc rentre en métropole et laisse dans les caisses du Conseil paroissial la somme de 11 631 francs et 85 centimes. A peine de quoi acheter les feuilles de tôle pour couvrir la charpente. Aussi bien l’évêché que les habitants craignent que leur future église reste une œuvre achevée.

    Ami du maréchal Galliéni

    Arrivé tout droit du grand séminaire des colonies, au 30 rue Uromand à Paris, le père Delaporte dépose ses valises à la Rivière Saint-Louis en juin 1900. Constatant l’état d’achèvement des travaux de l’église, il prend la dimension de l’immense chantier qui l’attend. Mais cette fois, les habitants de la petite bourgade se montrent très confiants. A première vue, le père Delaporte a de la personnalité et du répondant, c’est “un être entier” comme le décrit encore aujourd’hui le père Rivière. Né le 26 mars 1871 à Brac, canton de Beaumont-le-Roger dans l’Eure, Marie Edmond Delaporte effectue ses études à Évreux avant de rejoindre le petit séminaire. Ingénieur diplômé d’ébénisterie, il est ordonné prêtre le 8 juillet 1895 au terme de sa formation au grand séminaire des colonies où tous les prêtres créoles, du moins les anciens, ont été formés. Mais avant de débarquer à la Rivière Saint-Louis, le père Delaporte a sillonné la région. Ainsi, le 16 septembre 1895, il prend le bateau au Havre pour rejoindre la Réunion le 22 octobre, où il est nommé vicaire à Saint-Pierre, puis à la cathédrale à Saint-Denis en janvier 1896. En septembre de la même année, le voilà parti comme missionnaire apostolique à l’île Sainte-Marie, à Madagascar, alors que cinq prêtres avaient refusé ce poste si ingrat. Pour convaincre le père Delaporte, l’évêque de l’époque lui fera la promesse d’un poste à la Rivière Saint-Louis. Deux ans plus tard, en mai 1898, le père Delaporte retrouve la Réunion. Mais le maréchal Galliéni, à l’époque encore général, sollicite du prélat de l’Église de la Réunion le retour du père Delaporte à Madagascar, où ce dernier a selon lui effectué un travail remarquable auprès de la population locale. Naturellement, le père Delaporte, qui remplace le curé de l’Entre-Deux alors souffrant, n’a nullement l’intention de retourner sur la Grande-Île. Il adresse directement une lettre au général Galliéni basé à Tananarive (aujourd’hui Antananarivo) pour décliner la proposition. Une initiative que l’évêque de l’époque, bien entendu, n’apprécie pas. Rapidement, le père Delaporte est convoqué à Saint-Denis pour fournir des explications. Pas homme à se laisser influencer, ce dernier rejette la sanction sous forme de mutation que lui inflige l’évêque en le nommant à Bras-Panon, menaçant sa hiérarchie de rentrer en métropole. Finalement, le 11 juin 1900, le père Delaporte est nommé curé de la Rivière avec pour première mission d’achever l’église de Notre-Dame du Rosaire. Si le gros œuvre est certes alors terminé, il restait encore beaucoup à faire. Pour redonner confiance aux paroissiens, le curé organise la première bénédiction à l’intérieur de la nouvelle église le 25 décembre 1900 à l’occasion de la messe de minuit, soit dix-huit ans après la pose de la première pierre. Passionné d’ébénisterie d’art, le père Delaporte fait ensuite appel à Joseph Antony, meilleur ouvrier du bois dans l’île, pour réaliser les deux confessionnaux. Sous la direction du curé, Joseph Antony participera également à la construction du plafond nécessaire pour atténuer les fortes températures durant la saison chaude.

    Les donateurs les premiers servis

    Pour honorer la promesse passée avec les bienfaiteurs donateurs, notamment ceux qui ont offert le terrain sur lequel est bâtie l’église, à savoir la famille Robillard-Payet, on fabrique trois bancs. C’est peu, mais le manque de moyens de la paroisse suffit à l’expliquer. Les autres paroissiens devront assister aux offices debout et patienter jusqu’en 1936 où soixante-six bancs de quatorze places sont enfin installés. Au total, mille cent soixante-quatre places sont offertes aux fidèles. Entre-temps, le père Delaporte divise la paroisse en dix-huit sections pour l’adoration du Saint Sacrement A l’époque, on comptabilise plus de deux mille fidèles dont une partie continuent à fréquenter l’église de Saint-Louis, alors plus imposante, pour assister à la messe. Aussi, le père Delaporte s’empresse-t-il de transformer son église en un véritable joyau, tel Saint-Jacques. D’ailleurs, c’est le père Meillorat, père du Saint-Esprit et supérieur de la paroisse de Saint-Jacques, qui initie son homologue de la Rivière à la sculpture du bois. C’est le père Meillorat qui est également à l’origine des sculptures qu’on peut admirer — pour certaines encore — dans les églises de la Saline, au Piton, au Bois-de-Nèfles Saint-Paul, à Saint-Benoît, la Rivière-des-Pluies, au Port ou encore à la cathédrale de Saint-Denis. En 1903, c’est Victor Paton qui réalise les deux bénitiers de l’église de la Rivière Saint-Louis préalablement dessinés par le père Delaporte. L’un est tout en pierre, alors que le second est monté sur une colonne brisée qui avait servi au montage de la charpente métallique. C’est sur ces chantiers que le père Delaporte initie les ouvriers de la Rivière Saint-Louis. Il crée ainsi la première école des métiers d’art du bois et de la pierre. Ce qui entraînera une levée de boucliers d’intellectuels saint-louisiens plus enclins à voir les jeunes et moins jeunes prendre place sur les bancs de l’école qu’à les voir à apprendre à tailler la pierre et le bois pour le compte de l’église, surtout pour un curé qui se montre de plus en plus entreprenant (voir notre prochaine édition). Après avoir fait venir à la Rivière des artisans prêtres tel l’abbé Moirot ancien élève de Puvis de Chavannes qui a réalisé l’actuelle fresque de la cathédrale de Saint-Denis, voilà notre curé qui invite Monseigneur Fabre en 1905 pour baptiser le chemin de croix de l’église de la Rivière. Une manière de faire qui va irriter la section des francs-maçons sudistes : ils déclarent une guerre sans merci au père Delaporte, où tous les coups sont permis. Ainsi, en janvier 1907, lorsque le curé de la paroisse décide d’embellir la place de l’église, sous l’impulsion des francs-maçons, le maire propose alors d’y installer un bazar. Plusieurs centaines de paroissiens se regrouperont derrière le père Delaporte pour déjouer le plan de la commune. La réplique de l’ecclésiastique ne se fait pas attendre : il décide de faire démonter et transporter, à dos d’homme, la chapelle du Petit-Serré pour la remonter ensuite à côté de l’église de la Rivière afin de l’utiliser comme salle d’œuvres.

    Le symbole archaïque du grand architecte de l’univers

    Insatiable, le voilà en 1908 à vouloir absolument construire un calvaire. Toute l’année, il assistera les meilleurs tailleurs de pierre de l’époque, Boivin, Ponty, Paton, il organisera le transport des matériaux et surtout des pierres, même les enfants de catéchisme contribuent à l’œuvre de la paroisse. Le 1er octobre 1909, c’est de nouveau Monseigneur Fabre qui inaugure le fameux calvaire. Dans son journal, le père Delaporte rapporte la réflexion de son évêque qui en sortant de l’église confie au curé de la Rivière : “C’est très bien. C’est ainsi que je conçois un travail. Cela dit, il n’empêche que vous me mettez toujours en face d’un fait accompli”. Et le père Delaporte d’acquiescer : “Rien à dire puisque ce calvaire était nécessaire et voulu par les paroissiens”. De leur côté, dans la pénombre de leur temple secret de Saint-Louis, les responsables de la loge maçonnique de Saint-Louis n’apprécient guère les affronts répétés du curé. D’autant, selon les témoignages recueillis par le père Delaporte et retranscrits dans les archives de la paroisse de la Rivière Saint-Louis, les francs-maçons ont pendant longtemps prédit que le prochain cyclone anéantirait inéluctablement “ce symbole archaïque du grand architecte de l’univers” (Dieu) qu’est ce calvaire. Mais, bâtisseur passionné, et sans doute inspiré par sa foi en la Providence, le père Delaporte a anticipé en faisant installer une armature métallique du pied au sommet de la croix pour que celle-ci puisse faire face aux vents les plus violents.

    • Clicanoo.re
    • publié le 1er janvier 2005
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